Dans l'Antiquité, une créature comme la Chimère n'a rien d'insolite, au contraire, c'est dans la culture populaire qu'évoluent les monstres mythologiques. En effet, chacun connaît, à l'époque l'histoire des héros et leurs combats épiques contre des êtres supérieurs en force ou en nombre, aux pouvoirs effrayants, que racontent les légendes écrites et orales. Même s'ils n'en ont jamais vu réellement, les cyclopes et autres harpies sont familiers aux gens de ce temps. La Chimère n'est qu'une créature de l'imagination collective parmi tant d'autres. Et comme les autres, elle est dès lors représentée sous diverses formes : sculptures, bas-reliefs, fresques, mosaïques. La sculpture la plus connue de la chimère étant le bronze étrusque d'Arezzo.
C'est plus tard que le terme de "chimère" va désigner toute ses créatures et d'autres nouvelles. La chimère sera tout simplement un animal disparate, constitué en général de morceaux de diverses bêtes existant dans la nature et connus de tous. Par exemple, au Moyen-Âge se fait l'apparition du dragon, un reptile immense, serpent à pattes aux ailes de chauve-souris, encore considéré maintenant par beaucoup comme la plus parfaite des créatures imaginaires, la plus grande et majestueuse, la plus puissante et terrible, mais aussi la plus sage et intelligente. C'est aussi en cette période qu'apparaissent de nombreuses créatures lutins, gnomes, fées, elfes, ondines, farfadets, etc… constituants un peuple caché aux yeux des hommes, vivant dans la forêt. Et d'autres, plus maléfiques, vivants dans la montagne et sous la terre et effrayant les enfants dans les histoires le soir : gobelins, trolls, ogres, orcs, gnolls, etc… toutes stupides et hideuses, poilues et griffues.
D'autres bestioles imaginaires apparaissent, elles, comme des symboles positifs : ainsi des rois s'attachent le griffon, mi-fauve mi-rapace, comme symbole de puissance et se placent sous la protection de la terrible salamandre.Ensuite, la chimère acquière une nouvelle dimension : elle se fait métaphysique, irréelle, psychique, c'est la fin du 19ème siècle, le début de la psychanalyse, elle ne désigne plus seulement des formes de vie mais aussi des idées. C'est le temps d'un nouveau mouvement artistique qui va avoir, l'espace d'une quinzaine d'années, une étendue mondiale : le symbolisme. Celui-ci sera vite suivit, au 20ème siècle, par le mouvement Dada qui se réclame de lui.
![]() |
![]() |
Le symbolisme s'exprime entre 1886 et 1900 dans tous les domaines de la création : la littérature (poésie, philosophie, théâtre) en premier lieu, la musique et les arts plastiques. Né en France, il s'impose en Europe jusqu'à la Russie et sur tout le continent américain.
La peinture symboliste, influencée par le langage poétique et visionnaire des romantiques et par le charme nostalgique préraphaélite donne forme, dans la création, au monde intérieur subjectif et psychique.En rejetant l'inspiration de la nature, les symbolistes s'adressent à l'esprit, à l'imagination et non au regard.
Les poètes et les peintres, dans une communion d'idées, s'évadent dans le rêve et la mélancolie, rejettent le positivisme, la technique (la photographie) et le matérialisme. Les symbolistes vivent en marge de la société qu'ils jugent en déclin, s'adonne au spiritisme, explorent leur imagination sous l'effet de l'alcool et des drogues.Les peintres s'inspirent des romans et de la poésie contemporaine et du passé (Dante). La mythologie antique, germanique, celte et scandinave, les légendes, les mythes, les contes de fées et la Bible alimentent leurs rêves.
Les symbolistes magnifient avec une sensibilité à fleur de peau tout ce qui se cache derrière les apparences : l'antagonisme du vice et de la vertu, le sadisme et la luxure, la névrose, la projection du rêve, le fantastique, l'imaginaire, l'étrange, la magie, l'ésotérisme, l'au-delà, le mysticisme, la solitude et la mort.Le symbolisme suggère une idée profonde et personnelle par analogie et plonge le spectateur dans l'inconnu. La femme fascine les peintres. Pure, hiératique, vertueuse et idéalisée par certains, beauté fatale qui entraîne l'homme à la mort pour d'autres, souvent incarnées dans les personnages légendaires de Salomé, d'Hélène et du Sphinx. Les fleurs symbolisent le bien et le mal, les animaux se métamorphosent et le paysage conduit le spectateur dans des contrées surnaturelles.
Les peintres recherchent l'harmonie esthétique qui convienne à leur symbolique. Beaucoup d'entre eux allient la précision du dessin à l'effacement du coup de pinceau. La peinture s'enrichit aussi d'expériences variées : le hasard des taches colorées, le flou, les formes vacillantes, la sensualité des tons et de la matière picturale.
Les artistes associent les éléments disparates au hasard, comme des morceaux de bois, des cheveux, du sable, des lacets, des fragments de toile, de la laine, des photographies et du papier journal. La peinture à l'huile côtoie les oeuvres éphémères, périssables et temporelles. Ainsi, comme la Chimère avec des morceaux de lion, de chèvre et de serpent, l'oeuvre, avec les matériaux différents qui la composent, devient une chimère.
Le surréalisme succède au mouvement Dada à Paris en 1923 en intégrant de nombreux artistes et poètes de ce mouvement et s'éteint à la fin de la seconde guerre mondiale.
Les surréalistes dénoncent la société corrompue et perpétuent la révolte et le scandale qui anime Dada. Ils se particularisent par la confiance qu'ils font au rêve, au hasard, à l'hallucination et, surtout, à la théorie de l'inconscient (Freud). Les artistes n'explorent pas la nature mais un monde intérieur, intime, palpitant et neuf annoncé dans les oeuvres de Giorgio De Chirico (peintre métaphysique), et se passionnent pour les peintures visionnaires et étranges de Giuseppe Arcimboldo et de Jérôme Bosch.Le mouvement tient son nom du sous-titre, "Drame surréaliste", de la pièce de Guillaume Apollinaire les Mamelles de Tirésias. L'écrivain André Breton (1896-1966) le dirige. Il écrit le premier Manifeste du Surréalisme en 1924 et le Surréalisme et la Peinture en 1928. Le "pape" du surréalisme préconise l'automatisme en dehors de tout contrôle exercé par la raison.
Les surréalistes donnent à voir le rêve et l'imaginaire, sources inépuisables et mystérieuses. L'insolite, le cocasse et le sordide s'expriment librement. La symbolique sexuelle domine, violente et trouble. Toutes les combinaisons à partir du réel sont possibles. Les artistes métamorphosent l'objet en corps animé et inversement, déplacent et modifient les éléments anatomiques et situent leurs fantasmes dans des étendues lunaires, vides et minérales. Les titres et les oeuvres échappent à la compréhension rationnelle.Les surréalistes emploient trois procédés pour que l'inconscient surgisse :
_ certains utilisent des procédés mécaniques pour stimuler l'imagination et forcer l'inspiration. Dans la technique du "grattage", une toile peinte posée sur une trame (grillage) ou une surface en relief (planche de bois) est grattée pour en faire apparaître l'empreinte._ d'autres peintres représentent le rêve avec un illusionnisme photographique. Le coup de pinceau méticuleux, soucieux du détail donne une vraisemblance au "surréel".
_ d'autres, encore, trouvent dans l'"automatisme" un moyen d'échapper aux contraintes culturelles, pour ne plus obéir qu'à celles du hasard et de l'inconscient.Le 20ème siècle voit également apparaître le cinéma, qui va devenir un formidable instrument d'exhibition de créatures fantastiques et autres monstres. Ainsi, le premier véritable émissaire de cette nouvelle génération est "King Kong", qui fait son entrée en salle en 1933 dans un film de Merian Cooper et Ernest B. Shoedsack. Gigantesque gorille sauvage, il fascine les foules du monde entier, une nouvelle race de chimères est née. Et pour la première fois, on peut voir celles-ci évoluer devant nous.
On dit que les chimères représentent leur époque respective, ce n'est que trop vrai avec ce second monstre cinématographique bien connu qu'est "Godzilla" (1952) : à la base un iguane tout à fait normal, l'animal est victime des radiations dues à l'activé humaine et devient un mastodonte, il revient à la surface et massacre tout sur son passage. Produit au Japon, la série des Godzillas dénonce en particulier le nucléaire et l'utilisation (en même temps que la production) d'arme atomique, chimique, biologique ou encore bactériologique. Il faut évidement voir ici une critique des Etats-Unis qui, à cette époque, occupent toujours le pays. Ne manquant pas de fiel, c'est ce même pays qui, dans les années 90, fera un remake de l'histoire, s'auto flagellant au passage.
D'autres genres seront ensuite exploités, comme le film d'horreur par exemple, qui est en fait une sorte de retour aux sources des histoires pour effrayer les enfants : Petit Chaperon Rouge et autre Petit Poucet où les gens se font manger cuit ou crut. "The Thing", dont la première mouture sort aussi en 1952 et le remake de John Carpenter en 1980, met en scène une entité qui se métamorphose à volonté, copiant les êtres vivants qui l'entourent, summum de la chimérisation puisqu'on ne peut jamais vraiment la cerner.
Encore une chose qui se met à faire fureur dans le monde entier, et plus particulièrement aux Etats-Unis, à partir du 20ème siècle, c'est l'existence incertaine des envahisseurs d'outre monde, d'au-delà de notre espace connu. Chacun se met à les imaginer différemment et à les représenter tels qu'il les voit. On voit arriver des films comme les "Envahisseurs" ou encore "Alien", ce dernier étant inspiré du design des créations de HR Giger.
Mais enfin, ce qui marque l'avenir des chimères, c'est bien la science-fiction, en effet on imagine maintenant les chimères de demain. Autant dans l'Antiquité on se représentait des chimères des temps passés qu'avaient combattu nos ancêtres, autant aujourd'hui on fabrique déjà celles qui peuplent notre avenir et on ne nous prévoie pas que du bonheur : une des visions que l'on croise le plus souvent est celle dite post-apocalyptique où les survivants luttent pour leur salut dans un monde ravagé par ( exemple fréquent ) la troisième guerre mondiale, nous nous présentons à nous-mêmes comme nos propres chimères car nous sommes la cause de notre propre destruction et dans ce cas, qui devrons nous appeler pour prendre le rôle de Bellérophon?
L'homme se retourne alors contre l'homme, on imagine de nouvelles castes, des gens supérieurs à leurs semblables grâce à des modifications d'ordre biologique ou mécanique. Parfois même, la machine, produit de l'homme, se retourne contre celui-ci et le domine : c'est la culture cyber-punk (dont un des plus jeunes représentants est sylvain dousset).